"A la seconde où elle pénétra dans le grand couloir froid, elle ressentit un frisson d'émotion la traverser ; elle la connaissait par c½ur cette pièce, et en la parcourant des yeux, elle se rendit compte a quel point elle l'aimait. Elle enleva ses tongs et au contact de la pierre froide sous ses pieds nus, elle ferma les yeux et laissa une vague de mélancolie l'envahir. Elle se rappelait de la petite fille qu'elle était à cinq ans, affreusement précoce, courir partout le sourire aux lèvres, heureuse d'être aimée, insouciante. Puis la mort était arrivée, avec toutes ses complications. Elle lui avait pris sa mère, plongeant son père dans un désespoir sans fond, pour l'emporter aussi quelques mois plus tard, la laissant face à un monde pauvre et cruel, auquel elle n'avais jamais véritablement été confrontée. Elle avait été élevée dans la gourmandise de la richesse, et le goût piquant et sucré d'un monde où tout semblait facile l'abandonna à jamais.
Cette maison représentait à ses yeux tout ce qu'elle avait regretté durant de longues années dans une stricte pension, ou elle rêvait sans cesse de douceur .Elle avait appris à se servir de ses dix doigts, a les exploiter du matin au soir sans leur donner un instant de répit. Et puis elle avait quittée sa petite chambre d'orpheline. Elle était entrée dans la vie, la vraie, celle qui ne te trompera pas, lui avait-t-on dit. Elle avait passé trois ans, a travailler avec acharnement, changeant de logement toutes les semaines, découvrant le pays... Elle était finalement tombée chez un vieil homme, qui l'employa dans son magasin. Elle rangeait toute la journée un bric a brac d'objets plus inutiles les uns que les autres, elle balayait des sols plus poussiéreux les uns que les autres, en regardant cet homme qui la fascinait."
Blanche Emmanuelli (dessin & texte)
"C'était surtout ses grands yeux noirs qui me fascinaient. Constamment dans le vague, emplis d'une tristesse et d'une mélancolie troublante. Ce regard à la fois profond et sincère me plongeait dans un désespoir amère. Si j'avais su que le destin me pousserais jusque là... Je serais sûrement à côté d'elle, figée comme le marbre, à pourrir sur ce banc, dans le hall froid qu'était l'accueil de cet hôpital . Sans rien savoir pourtant, je connaissais toute l'histoire. Son crâne nu et son teint blême racontaient un passé douloureux, une souffrance inénarrable. J'aurais voulu lui dire ! Le secouer de mes bras frêles, lui dire que tout était possible, que le monde était beau et qu'il l'attendait encore. Malheureusement, le bonheur et même la vie ne se cachait pas derrière une vielle dame atrophiée ni dans une perfusion. Personne ne sauverais personne aujourd'hui ! Cela n'existait plus ! Le monde était condamné. Et j'espérais, j'espérais. Le fait de savoir la fin. Le fait de savoir qu'on vivait ses derniers jours, ses dernières heures... C'était ça qui était beau, vraiment beau. Et c'est ce qui m'aurait fascinée, justement, si mon malheur n'avais pas été si grand, si la douleur n'était pas si intense. Et quand j'entendrai le dernier tressautement de son c½ur, je me sentirai pleinement vivante. Une mort pour une vie ? S'arracher à une vision d'horreur pour aller en retrouver une autre, trois chambres plus loin ?... C'est pour ça, que j'aimais ce métier."
Blanche Emmanuelli